28 août 2026 · Lerato Molefe
TR4 à La Réunion : 157 saisies douanières et une filière bananière sous haute tension
Les douanes réunionnaises ont intercepté 157 lots végétaux illicites en 2025, dont un cinquième en provenance de Mayotte.
Cent cinquante-sept. C'est le nombre de constatations enregistrées par les douanes de La Réunion en 2025 concernant l'introduction illégale de produits végétaux sur le territoire. Environ 20 % de ces saisies provenaient de Mayotte, une île où la fusariose Tropical Race 4, connue sous le sigle TR4, circule librement depuis sa détection officielle en 2019. Ce champignon pathogène n'a pas encore été confirmé à La Réunion, mais la proximité géographique, combinée au volume des déplacements humains entre les îles de l'océan Indien, constitue le point de départ d'une inquiétude documentée et mesurable.
La chronologie de progression du TR4 dans la région mérite d'être reconstituée avec précision. Le champignon a été identifié au Mozambique en 2013, puis à Mayotte en 2019, et enfin en Grande Comore en 2023. Chaque étape représente une avancée géographique vers La Réunion. Éric Lucas, chargé de mission diversité à la Chambre d'agriculture de La Réunion, résume la situation en des termes mesurés : "On a eu des soupçons, des alertes, mais pas de cas confirmé." Il ajoute que "la maladie est très présente à Mayotte, aux Comores et aussi à Madagascar", et que la situation est "alarmante dans la mesure où les gens voyagent beaucoup et peuvent ramener la maladie." Ce n'est pas une hypothèse abstraite : les douaniers ont reçu des instructions spécifiques relatives au risque TR4, et les vols en provenance de Mayotte font désormais l'objet d'un suivi renforcé.
Pour comprendre pourquoi cette vigilance est jugée indispensable par les autorités phytosanitaires, il faut examiner la biologie du pathogène. Le Dr Isabelle Robène, chercheuse au Cirad au sein de l'Unité mixte de recherche Peuplements végétaux et bioagresseurs en milieu tropical (UMR PVBMT), décrit un mécanisme d'infection précis : "Le champignon pénètre dans les plants de bananier au niveau du système racinaire, puis envahit progressivement les vaisseaux conducteurs de la plante." Le résultat visible est un jaunissement des feuilles suivi de la mort du plant. C'est la persistance du champignon qui rend le scénario particulièrement difficile à gérer : "Une fois installé, il est très difficile, voire impossible, de se débarrasser de ce pathogène", précise la chercheuse. Ses spores survivent indéfiniment dans le sol, et aucun traitement chimique ne permet l'éradication. Une parcelle contaminée peut ainsi rester inutilisable pour les variétés sensibles sur une durée indéterminée.
La variété la plus concernée est le cultivar Cavendish, qui représente plus de 40 % de la production mondiale de bananes et environ 99 % des exportations mondiales. À La Réunion, la Grande Naine, qui appartient à ce groupe, constitue l'essentiel des plantations. C'est sur ce point que la vulnérabilité économique des producteurs réunionnais devient tangible.
Gilbert Bafinal, producteur de bananes installé à la Ravine des Cabris, illustre concrètement ce que représente une telle menace pour une exploitation familiale. Selon ses propres déclarations, 90 % de ses revenus proviennent de la banane. "Si la maladie arrive dans l'île, c'est l'inquiétude totale. Je ne saurais pas quoi faire d'autre", confie-t-il. Il évoque la possibilité de se tourner vers des variétés résistantes, mais soulève immédiatement un obstacle qui n'est pas d'ordre agronomique : "Pour le client, ce qui compte, c'est le goût. Alors changer de variété, oui, mais je crains que le goût ne soit plus au rendez-vous." Cette double contrainte, économique et commerciale, est caractéristique de la situation de nombreux producteurs dont l'exploitation repose sur une seule variété à la fois dominante et vulnérable.
L'impact potentiel ne se limiterait pas aux exploitants agricoles. La Réunion a déjà connu des épisodes de pénurie de bananes à la suite de passages de cyclones, provoquant des hausses de prix dépassant parfois 8 à 10 euros le kilo pendant plusieurs mois. L'établissement durable du TR4 dans les sols de l'île serait d'une nature différente : il ne s'agirait pas d'une interruption temporaire, mais d'une réduction structurelle de la production locale, contraignant l'île à recourir davantage à l'importation. Les coûts de transport se répercuteraient alors sur les prix à la consommation, transformant progressivement un fruit courant en produit onéreux.
Face à ce risque, plusieurs dispositifs sont en place. Une cinquantaine de parcelles sentinelles sont surveillées dans le cadre d'un programme officiel piloté par la Direction de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (Daaf), mis en oeuvre par la Fédération départementale des groupements de défense contre les organismes nuisibles (FDGDON). Le Cirad a par ailleurs développé un test de détection rapide utilisable directement sur le terrain, sans équipement de laboratoire lourd. En cas de résultat positif, une confirmation serait requise de la part de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) Réunion. Sur le plan réglementaire, un arrêté préfectoral du 24 avril 2017 interdit l'introduction de matériel végétal frais sans les formalités phytosanitaires requises, que ce soit par voie postale ou dans les bagages. Les contrevenants s'exposent à jusqu'à trois ans d'emprisonnement et à une amende équivalente au double de la valeur des marchandises saisies.
Les 157 constatations douanières de 2025 répartissent les sources d'introduction illégale de la façon suivante : environ 30 % depuis l'Hexagone, 25 % depuis Madagascar, et près de 20 % depuis Mayotte, y compris des produits en provenance des Comores transitant par cette île. Ces chiffres donnent une mesure concrète du flux de matières végétales entrant sur le territoire en dehors des circuits contrôlés.
Sur ce terrain, Isabelle Robène et Éric Lucas convergent sur la nécessité d'une communication renforcée en direction des voyageurs issus de zones touchées, en insistant sur des mesures de biosécurité élémentaires telles que la désinfection des semelles après un séjour dans une région contaminée. Lucas formule un message destiné au grand public en termes directs : "À La Réunion, nos variétés sont très bonnes. On n'a pas besoin d'aller chercher ailleurs et ramener de la nouveauté."
À ce stade, aucun foyer de fusariose TR4 n'est confirmé à La Réunion. L'ensemble du dispositif de prévention repose sur le maintien de cet état de fait. La question qui reste ouverte, à laquelle ni les douanes ni les chercheurs ni les agriculteurs ne peuvent répondre avec certitude, est de savoir si la vigilance collective suffira à contenir la progression du champignon à mesure que s'intensifient les échanges entre les îles de l'océan Indien.